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SANTÉ

Ce que mon cancer m’a appris sur la vie

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Ce que mon cancer m'a appris sur la vie
Written by admin

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Voici ce que j’ai appris depuis un environ que j’ai découvert que j’avais des tumeurs métastatiques à l’intérieur du corps : que les tumeurs tuent vraiment les gens ; comment gérer les effets secondaires des chimios, quelles questions liées au cancer il ne faut surtout jamais chercher sur Google, les limites des connaissances des oncologues et des gens en général sur le cancer, et sur ce qui va m’arriver à moi en particulier. À moins que vous ou quelqu’un que vous aimez ait un cancer, vous n’avez sans doute pas grand-chose à faire de tout ça.

J’ai aussi beaucoup réfléchi à des tas de trucs susceptibles de vous intéresser : le sens de la vie, les priorités et les objectifs, ce qui importe quand on est confronté à la mort. Mais là encore, vous feriez aussi bien de ne pas vous soucier de ce que j’en pense. On donne de l’importance aux réflexions autour de la mort parce que se retrouver nez à nez avec elle, ce n’est pas rien. Mais le poids de la mort a également le pouvoir de dénaturer ces réflexions.

Les tendances dans l’édition montrent que les gens adorent les journaux de cancer, et affrontent la mort invitent à la réflexion, c’est vrai. Pour autant, je ne suis pas convaincu que ceux qui se savent en fin de vie aient de sages conseils à dispenser aux vivants. Au mieux, il semble que nous ayons des conseils plutôt creux que vous avez déjà vus quelque part. Au pire, ce sont de très mauvaises recommandations pour ne pas mourir à court terme.

Chaque jour comme le dernier

Une des leçons que les mourants sont supposés donner aux autres est de vivre chaque jour comme si on devait mourir demain. Alors j’ai essayé : j’ai commandé mon café comme si je devais mourir demain, je suis allé faire une balade comme si je devais mourir demain, j’ai eu des discussions comme si je devais mourir demain. Carpe diem, d’accord, mais c’est difficile de vivre comme ça.

Si j’essayais vraiment de vivre aujourd’hui comme si c’était mon dernier jour, demain serait épouvantable : je me retrouverais avec des tas de trucs à nettoyer, la gueule de bois et des messages inquiets sur ma messageries auxquelles il me faudrait répondre . Et même si j’adoptais une approche plus sombre, que je réunissais ma famille pour communiquer mes derniers mots, quelques réflexions ultimes et mes mots de passe… et après ? Je reviendrais tout le monde le lendemain ?

Au début, quand je ne savais pas si mon diagnostic me laissait cinq ans ou cinq mois à vivre, j’avais des pensées mélancoliques qui donnaient à chaque instant une gravité, une importance. Si c’est la dernière fois que je vois mon fils jouer au baseball, il n’est pas question que j’en rate une miette en regardant mon téléphone.

Apprécier les plus petits moments de l’existence donne l’impression qu’ils sont tous importants, et en même temps il est impossible de tous les savourer. Ces deux propositions sont vraies. Apprécier ne serait-ce qu’un seul moment par jour serait déjà une prouesse, que j’essaie de réaliser depuis des années. Ce message est affiché dans tous les livres de développement personnel, sur tous les mugs, les coussins et les affiches censés donner un coup de fouet au moral. Donc oui, le cancer m’a en effet rappelé de vivre dans l’instant – mais Ikea l’avait déjà fait.

La longueur du menu n’influe pas sur le plaisir que je prends à savourer mon repas.


Ce qui est différent, quand on fait face à la mort, c’est la raison d’apprécier ce moment : il n’en reste plus beaucoup. Certes, il est bon d’être conscient de sa propre mortalité, mais moi je n’ai plus 20 ans. Je l’étais déjà. Et j’étais encore capable de planifier des vacances.

Ceux qui ne sont pas en train de mourir doivent être juste assez conscients de la finitude de la vie pour comprendre qu’on ne peut pas tout faire. C’est triste, évidemment, de penser à tous les livres que vous ne lirez pas et à tous ces lieux que vous ne visiterez jamais. Mais les limites ne suffisent pas à gâcher nos expériences. La longueur du menu n’influe pas sur le plaisir que je prends à savourer mon repas, et je profite du livre que je suis en train de lire sans accorder une seule pensée à tous ceux que je rate.

Chaque jour est une vie

En fait, il est fort possible que j’accorde encore plus de prix à chacun de ces livres si je suis conscient que j’en lirai relativement peu dans ma vie. Mais affronter la mort donne une vision trop nette de la finitude de la vie. Choisir une nouvelle lecture alors que la mort me guette, et que toutes mes connaissances vont bientôt disparaître ? D’accord, quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort je ne crains aucun mal, mais quand c’est à une telle vitesse que l’ombre s’approche, pas facile de se détendre avec un bon bouquin.

Établir des priorités en ayant la mort présente à l’esprit, c’est comme travailler avec un délai serré où tout ce qui n’est pas d’une importance cruciale passe à la trappe. Ça marche quand vous êtes en train de mourir, mais ce n’est pas transférable. Une vie bien remplie a aussi des priorités moins importantes : des amis qu’il est doux de voir mais qui ne seront pas à votre lit de mort, des passe-temps sympas, des projets professionnels et personnels, des livres à lire, des repas à manger et des films à voir, rien qui, individuellement, ne gagnerait en importance dans l’ombre de la mort, mais des choses qui, prises dans leur ensemble, rendraient la vie belle.

Vivre comme si on devait mourir demain signifie perdre entièrement la capacité à trouver une source de sens dans les routines du quotidien.


L’unique priorité qu’il m’est restée après que le choc du diagnostic a été effacé tout le reste a été d’aider mon fils à grandir. Rien d’autre n’avait d’importance à l’aune d’une mort imminente. Et à présent, quel que soit l’optimisme prudent vers lequel je conduisais mes traitements, je ne peux oublier que toutes mes autres priorités sont, au mieux, secondaires.

Même ma principale priorité –aider mon fils à grandir– s’est avérée irréalisable. Réaliser les priorités à long terme demande de trouver du sens aux routines banales et ennuyeuses du quotidien. Jouer à la balle avec mon fils n’a rien de remarquable, mais ça a un sens car c’est du temps passé ensemble à le voir se développer et raconter de ce qu’il a dans la tête. Cela fait partie de ma façon d’appréhender la paternité : il montre qu’il peut me parler quand il en a besoin, et que j’aime simplement passer du temps avec lui.

Mais aucun jeu de balle, aucune soirée en amoureux, aucun Thanksgiving ou aucun café partagé avec un ami en particulier n’a rien de spécial. Avec le temps, c’est la succession de ces petits riens qui le deviennent. Prises individuelles, certaines activités peuvent même ne pas être défendues du tout : des centaines de choses de ma vie sont plus importantes que de jouer à la balle cet après-midi. À l’étape des schémas à long terme qui cessent d’exister lorsque plus rien ne s’inscrit dans le long terme, vivre comme si on devait mourir demain signifie perdre entièrement la capacité à trouver une source de sens dans les routines du quotidien.

Les morts ont tous la même peau

Le cancer m’a montré que j’avais une priorité qui passait avant toutes les autres, et il m’a également volé mes habitudes ; il m’a obligé à interrompre mon quotidien pour faire de la place aux opérations, à la convalescence après les opérations, aux nausées des chimios, à l’épuisement. J’ai dû inventer des prétextes pour expliquer à mon fils pourquoi je ne pouvais pas jouer à la balle ou même je ne pouvais pas pourquoi pas le mettre au lit. Donc je suppose que si, j’ai un conseil tiré de toute cette expérience : n’ayez pas de cancer.

Les journaux de cancer laissent entendre qu’il y a une leçon transcendante à recevoir de la part de ceux qui sont confrontés à la mort. C’est peut-être vrai, mais les choses que j’ai apprises sont pour la plupart sans la moindre pertinence, ou bien ce sont des clichés qui n’ont l’air importants que parce que tout ce qui frôle la mort semble profond (lisez une liste de “derniers mots célèbres” et jugez à quel point ils paraîtraient ordinaires si la personne qui les a prononcés n’était pas morte immédiatement après.)

J’aimerais surtout réussir à ne pas apprécier chaque instant, et à jouer à la balle juste pour jouer à la balle.


Cela ne veut pas dire que les enseignements des mourants ne sont pas valables, mais ils n’ont pas de signification particulière. La mort simplifie les choses d’une manière qui ne sert à rien à ceux qui ne sont pas en train de mourir et cherchent à vivre une vie réussie, pas compliquée ni chaotique. En outre, les mourants sont –nous sommes– tout aussi susceptibles de raconter n’importe quoi que les autres.

J’espère que malgré les statistiques, j’aurai des années pour oublier ce que cette expérience m’a appris, pour me rappeler de nouvelles priorités que j’ai fait passer à la trappe, tout en sachant –mais sans ressentir le fardeau de ce savoir– que le temps est compté. J’aimerais surtout réussir à ne pas apprécier chaque instant, et à jouer à la balle juste pour jouer à la balle. Ne pas sentir qu’il faut jouir constamment de l’existence avant qu’elle ne file entre nos doigts est probablement le signe d’une vie réussie –exactement le type de cliché qui a l’air lourd de sens quand c’est un mourant qui le dit.

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